Le saviez-vous ?
Un vestige vivant : trois arbres pour lire l’ancienne Poudrerie autrement.
2 Place Henri Joseph Dautriche, 93270 Sevran, France
Un vestige vivant : trois arbres pour lire l’ancienne Poudrerie autrement.
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31 mai 2026 3 h 39 min
Ils sont là, presque discrets malgré leur taille, au milieu du parc forestier de la Poudrerie. Trois troncs droits, puissants, à l’écorce rougeâtre, qui semblent avoir toujours appartenu au décor. Pourtant, devant eux, un panneau rappelle qu’il ne s’agit pas de simples arbres plantés au hasard : ce sont les trois séquoias géants du parc, signalés comme arbres remarquables de Seine-Saint-Denis 1.
Et c’est justement ce qui rend le lieu intéressant. Ici, le vestige n’est pas une façade, une ruine ou un mur criblé d’histoire. Il est vivant. Il pousse encore. Il continue de monter vers le ciel alors que l’ancienne poudrerie, elle, a cessé son activité depuis longtemps.

Le panneau sur place identifie ces arbres comme des Sequoiadendron giganteum, autrement dit des séquoias géants. L’essence est originaire de la Sierra Nevada, en Californie. Dans l’imaginaire collectif, elle évoque des arbres monumentaux, capables d’atteindre des âges et des dimensions impressionnantes. À la Poudrerie, ils ne rivalisent évidemment pas avec les géants américains, mais leur présence frappe par contraste : trois silhouettes exotiques au cœur d’un paysage francilien.
Le parc forestier de la Poudrerie occupe aujourd’hui 137 hectares, sur les communes de Sevran, Livry-Gargan, Vaujours et Villepinte. Le Département de la Seine-Saint-Denis le présente comme un ancien site industriel destiné à la production de poudres et d’explosifs, réaménagé en parc forestier. 2
À première vue, on vient donc ici chercher de l’ombre, une promenade, un peu de fraîcheur. Mais sous les chemins et les alignements d’arbres, c’est un autre paysage qui continue de se lire : celui d’une manufacture d’État, pensée, organisée, surveillée, où l’espace lui-même servait à produire, protéger et circuler.

L’histoire commence sous le Second Empire. En 1865, Napoléon III décide la création d’une poudrerie implantée sur les communes de Sevran et de Livry. Le choix du site n’est pas anodin : il se trouve à proximité de Paris, au bord du canal de l’Ourcq et de la voie ferrée, tout en restant à l’écart des zones urbanisées. La première usine commence son activité en 1873. 3
Une notice patrimoniale rappelle que la poudrerie de Sevran-Livry fut l’une des plus emblématiques de France. Première poudrerie fonctionnant à la vapeur, elle servit de modèle à d’autres établissements et accueillit des laboratoires d’étude, notamment ceux de la Marine et de la Commission des substances explosives. 5
Ce n’était donc pas seulement un lieu de production. C’était aussi un site d’expérimentation, de modernisation technique, presque un laboratoire grandeur nature de l’industrie des poudres. Cette notice évoque notamment la mise au point de nouveaux procédés de fabrication et l’adaptation du site aux poudres modernes, dont la poudre sans fumée.
Ce qui rend ces trois séquoias particulièrement intéressants, c’est leur lien possible avec la composition du site. Le panneau photographié indique qu’ils formaient une perspective paysagère entre le bâtiment Dautriche et le pavillon Maurouard. Autrement dit, ils n’étaient pas seulement là pour décorer. Ils participaient à une mise en scène de l’espace.
Cette idée est cohérente avec les descriptions patrimoniales du site : la poudrerie de Sevran-Livry se distinguait par une composition paysagère harmonieuse, avec des bâtiments répartis de manière symétrique, des alignements d’arbres, des mares, des merlons et des espacements réguliers. Ces éléments répondaient à des nécessités de sécurité pyrotechnique, mais ils donnaient aussi au site une allure très construite, presque monumentale. 5

Le nom de Maurouard n’est pas anecdotique. Gustave Maurouard, ingénieur polytechnicien, fut nommé directeur-constructeur de la poudrerie en 1868. C’est sous son impulsion que la vapeur fut utilisée pour fournir l’énergie nécessaire aux ateliers, une innovation majeure pour l’époque. Son nom a été donné au bâtiment ayant abrité l’ancienne centrale thermique, aujourd’hui utilisé pour des expositions. 5
Après l’arrêt de l’activité industrielle en 1973, le site change de destin. L’Office national des forêts le remanie pour l’ouvrir au public. Beaucoup de bâtiments disparaissent. Une notice patrimoniale indique que 90 % des constructions ont été détruites, laissant apparaître, à leurs anciens emplacements, autant de clairières. Une trentaine de vestiges subsiste cependant, formant un ensemble patrimonial singulier, mêlé à l’environnement naturel. 5
Dans ce contexte, les trois séquoias prennent une autre dimension. Ils ne sont pas un vestige industriel au sens classique. Ils n’ont pas produit la poudre, ils n’ont pas contenu d’explosion, ils ne portent pas de traces de machines. Mais ils gardent la mémoire d’un paysage organisé autour de l’usine. Ils rappellent que la Poudrerie n’était pas seulement une addition d’ateliers dangereux : c’était un ensemble pensé, structuré, où la nature elle-même pouvait servir de repère, d’écran, d’axe ou de décor.

La prochaine fois que tu traverses le parc forestier de la Poudrerie, ne cherche pas seulement les bâtiments conservés. Regarde aussi les alignements, les clairières, les arbres isolés qui semblent un peu trop bien placés pour être là par hasard. Dans ce parc, l’histoire ne se cache pas uniquement dans la pierre : elle se lit aussi dans la manière dont les chemins se croisent, dont les arbres encadrent une perspective, dont la forêt a repris possession d’un ancien site d’État.
Ces trois séquoias géants sont peut-être les plus beaux témoins de cette transformation. Plantés dans un lieu conçu pour fabriquer de la poudre, ils racontent aujourd’hui l’inverse : le temps long, la lenteur du vivant, et la capacité d’un ancien paysage industriel à devenir un lieu de promenade sans perdre totalement sa mémoire.