Dans le donjon de Vincennes, je finis par comprendre qu’il ne faut pas regarder un seul mur. Il faut regarder tous les murs. Dans les embrasures, sur les pierres, autour des anciennes cellules, des noms, des dates, des phrases et des dessins apparaissent puis disparaissent selon la lumière. Sur mes photos, certaines inscriptions semblent porter les dates 1691 et 1739, mais ces lectures ne suffisent pas, à elles seules, à dater ou attribuer avec certitude chaque graffiti.

Ces traces sont directement liées à la longue histoire carcérale du donjon. À partir de la fin du XVe siècle, l’ancienne résidence royale commence à servir de prison. Elle accueille ensuite des détenus pendant plusieurs siècles, jusqu’à redevenir ponctuellement un lieu d’enfermement pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Centre des monuments nationaux rappelle que les prisonniers ont laissé de très nombreuses inscriptions sur les murs du monument.1

Le corpus est beaucoup plus riche qu’une simple série de noms. Les études menées pour l’exposition « Sur les murs, histoire(s) de graffitis » en 2018 ont recensé des signatures, des dates, des dessins à la sanguine, des peintures et d’autres formes de graffitis. Les détenus ont parfois gravé leurs marques dans les embrasures des fenêtres, là où la lumière permettait encore de travailler la pierre. Une fiche de visite récente du château précise que la plupart des graffitis conservés dans les salles datent des XVIIIe et XIXe siècles.23

Certaines pièces concentrent des ensembles particulièrement spectaculaires. L’ancienne chapelle de Charles V, transformée en cellule, conserve ainsi des peintures de prisonniers représentant des motifs religieux et des architectures. Elle est aujourd’hui surnommée « cellule des trois religions ». Mais les archives ne permettent pas d’identifier avec certitude l’auteur de ces peintures : le château présente donc plusieurs hypothèses sans en imposer une.2 C’est un bon rappel pour l’ensemble du donjon : un nom ou une date gravés à proximité d’un dessin ne suffisent pas à lui attribuer ce dessin.
À d’autres étages, les murs racontent encore d’autres périodes. Le quatrième étage conserve par exemple des graffitis datés de 1848, parmi lesquels des initiales et des symboles maçonniques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des prisonniers de guerre ont également laissé des inscriptions à la mine de plomb. Le donjon n’est donc pas couvert par une seule génération de graffitis : il fonctionne presque comme un palimpseste carcéral, chaque période ajoutant sa couche sans effacer complètement la précédente.14

Les photos que j’ai prises montrent bien cette diversité : grandes inscriptions nominales, dates isolées, mots difficilement lisibles, scènes ou architectures dessinées, phrases entières et traces aujourd’hui à peine perceptibles. Certaines sont faciles à repérer ; d’autres n’apparaissent qu’en se décalant ou en regardant la pierre de biais. C’est précisément ce qui les rend intéressantes : elles ne racontent pas l’histoire officielle du château, mais celle de ceux qui y ont attendu, espéré, compté le temps ou simplement voulu laisser la preuve qu’ils étaient passés par là.

Il faut enfin distinguer ces graffitis des marques de tâcherons visibles ailleurs dans le monument. Ces dernières servaient à identifier le travail des tailleurs de pierre et avaient une fonction pratique ; le CMN les classe plutôt parmi les signes lapidaires. Les graffitis du donjon, eux, relèvent d’un geste personnel : écrire, dessiner, signer ou transmettre quelque chose sur un mur qui n’était pas destiné à cela.5





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