Au bord du canal, regarde bien ce montant de pierre. Les petites cavités qu’on voit encore dessus pourraient facilement passer pour de simples marques d’usure.
Sauf qu’ici, elles renvoient à quelque chose de très concret : les portes qui fermaient autrefois le ghetto de Venise chaque soir.

Tout commence en 1516. La République de Venise impose aux Juifs de la ville de résider dans le Ghetto Nuovo. Et elle ne se contente pas de fixer un quartier sur une carte : elle en ferme réellement les accès.
Le matin, les portes sont ouvertes. Le soir, elles sont refermées. Des gardiens surveillent les passages et des barques patrouillent même les canaux alentour. Autrement dit, une fois la nuit tombée, ce morceau de Venise devient physiquement clos.
Les portes ont disparu, mais pas tout à fait leur empreinte. Près du Ponte de Ghetto Vecchio, ce montant conserve des cavités associées à leur ancien système de fixation.
Impossible, en revanche, d’attribuer avec certitude chaque cavité visible à un gond précis. Ce qui compte ici est ailleurs : cette pierre conserve la trace matérielle de l’endroit où l’on fermait réellement le passage.
En 1797, lorsque la République de Venise s’effondre et que les Français arrivent dans la ville, les portes sont abattues. L’histoire de la ségrégation des Juifs de Venise ne s’arrête malheureusement pas là, mais ce dispositif de fermeture, lui, disparaît.
Aujourd’hui, il n’en reste presque rien. Quelques creux dans une pierre au bord de l’eau.
Et quand on sait ce qu’ils représentent, ils deviennent difficiles à regarder comme de simples trous.




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