À l’intérieur du Fort La Latte, je longe un mur tellement épais qu’il donne presque l’impression qu’on a oublié d’arrêter la maçonnerie. Le passage qui le traverse permet surtout de comprendre ce qu’une vue de face ne montre pas : ce mur n’est pas une simple séparation. C’est un bouclier de pierre.

Son nom est le Parados, ou plus simplement le « Gros Mur ». Il appartient aux grands travaux menés entre 1690 et 1715, lorsque l’ancien château de la Roche-Goyon est transformé en fort de défense côtière. Siméon Garangeau, également orthographié Garengeau dans certaines sources, inspecteur des fortifications placé sous l’autorité de Vauban, fait alors aménager de nouvelles batteries à canons et cet épais mur pare-boulets.

Sa fonction est assez simple à comprendre une fois qu’on connaît le truc : le Parados faisait écran entre la zone réservée aux canons et la partie habitée du fort. Un boulet tiré depuis un navire ennemi pouvait venir frapper cette masse de pierre plutôt que poursuivre sa course vers les bâtiments situés derrière. Une cloison de séparation, donc. Version Louis XIV : beaucoup plus de granite, beaucoup moins de placo.
Le panneau installé sur place le résume très clairement : les boulets ennemis pouvaient venir percuter le mur pare-boulets sans mettre en danger les autres bâtiments. Le livret officiel du château confirme lui aussi que cet épais mur est édifié pendant les remaniements de 1690 à 1715, avec précisément cette fonction d’écran protecteur.

Ce que j’aime ici, c’est que le vestige ne paie pas forcément de mine quand on marche simplement le long de sa façade. Il faut presque entrer dans son épaisseur pour comprendre sa raison d’être. Et d’un coup, ce gros mur un peu brutal devient la trace très concrète d’un changement d’époque : à la fin du XVIIe siècle, les vieux murs médiévaux ne suffisent plus. Face à l’artillerie, il faut désormais penser en termes de trajectoires, batteries et masses capables d’intercepter les tirs.
Le Fort La Latte conserve ainsi un élément très lisible de sa transformation en forteresse côtière moderne. Un mur fait pour qu’un boulet s’arrête là. Littéralement.



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